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Michel Onfray

Michel Onfray - Pot au feu (France Culture) - 05.02.2002

18 Avril 2008, 07:04am

Publié par Anonyme

Jean Lebrun s'entretien avec Michel Onfray pour discuter de son dernier essai relatif à la " Physiologie de Georges Palante. Pour un nietzschéisme de gauche" (Grasset, 2002). Vous pouvez retrouver quelques informations sur Georges Palante ici.

 

Onfray118

 

Cliquez ici pour télécharger l'émission ou .

 

Seule la partie concernant directement le livre est retranscrite par Selene, site consacré au philosophe et sociologue français (1862 - 1925) :

 

Les transcriptions qui suivent sont issues d'une interview de Michel Onfray réalisé sur France Culture le 5 février 2002, dans l'émission Pot au feu, à l'occasion de la réédition de la Physiologie de Georges Palante (Grasset). L'interview est entrecoupée de témoignages et d'intermèdes musicaux. C'est ainsi que l'on retrouve par exemple un passage d'un entretien réalisé en 1967 de Louis Guilloux et de Marcel Maréchal, à l'occasion de la première de Cripure.

(…)

11 minutes et 14 secondes


Jean LEBRUN : Votre premier livre, paru quand vous aviez vingt-huit ans, vous le rééditez. Il était chez Folle Avoine, il est maintenant chez Grasset. Il est consacré à Georges Palante, professeur de philosophie au Lycée de Saint Brieuc, dont vous avez aussi contribué à rééditer, chez Folle Avoine toujours, l'œuvre complète. Alors, comment enseignait ce professeur qui s'est suicidé en 1925 ? Evidemment, l'inconvénient avec Georges Palante, c'est qu'on le connaît surtout par des médiateurs, ses anciens élèves, Le Lannou, le Bleu de Bretagne, Louis Guilloux ou bien Grenier. Louis Guilloux qui en a fait le personnage de Cripure, Cripure, ça veut dire Critique de la Raison Pure. C'est le surnom…

Michel ONFRAY : C'est la contrepétrie : Cripure de la raison tique.

Jean LEBRUN : En 1967, sur France Culture déjà, une journaliste interrogeait Louis Guilloux qui faisait monter par Marcel Maréchal, tout jeune et mal peigné, disait-il, Cripure.

[début du document sonore]

JOURNALISTE : Louis Guilloux, cette pièce que l'on donne au petit théâtre du TNP, cette pièce qui porte un titre curieux et qui intrigue beaucoup de personnes, c'est votre première œuvre je crois

Louis GUILLOUX : C'est ma première pièce, ma première œuvre théâtrale. Mais cette pièce est tirée d'un roman qui a déjà des années d'existence. Et le titre qui vous intrigue, c'est le nom d'un personnage. Plus exactement, c'est le surnom d'un professeur qui a un caractère un peu bizarre. L'expliquer, ce n'est pas drôle, parce que c'est enlever tout le mystère. Il s'appelle Cripure comme d'autres s'appellent Dupond, comme d'autres s'appellent Michel… ou Maréchal ! D'ailleurs, c'est lui Cripure, maintenant !

JOURNALISTE : Ce sont ses élèves qui lui ont donné ce surnom ?

Louis GUILLOUX : Oui madame, des élèves, de très méchants élèves.

JOURNALISTE : Et je pense qu'il arrive beaucoup de misères et de malheurs à ce Cripure ?

Louis GUILLOUX : Ah ben ça, il est fait pour ça… Mais c'est lui Cripure, c'est à lui qu'il faut poser ces questions, lui Marcel Maréchal ici présent qui fait le timide parce qu'il est mal peigné. Vient ici, raconte-nous Cripure !

JOURNALISTE : Marcel Maréchal, racontez alors puisqu'il n'y a pas moyen d'obtenir quoi que ce soit de l'auteur…

Marcel MARECHAL : Non, mais il lui arrive que des malheurs, parce qu'il est fait pour ça, comme le dit Louis Guilloux, mais je tiens à dire que ce n'est pas une pièce sombre. A mon sens, c'est une œuvre lyrique et, finalement j'aime beaucoup cet homme là qui est très chaud, très humain et très généreux.

[fin du document sonore]

Jean LEBRUN : Mais Cripure il est devenu le personnage de Maréchal, de Guilloux, de Le Lannou et de tous ceux qui ont pu écrire sur lui. Alors vous, vous essayez de restituer le parcours de Georges Palante, le modèle, et c'est d'autant plus important que vous pensez que la philosophie, c'est de l'autobiographie d'abord.

Michel ONFRAY : Oui, essentiellement. J'ai toujours intuitivement pensé avant de découvrir que Nietzsche avait déjà raconté tout ça très bien dans la préface du Gai Savoir et dans l'ensemble de son œuvre, et puis Nietzsche qui plus est, est un personnage qui en a fait la démonstration. C'est simplissime, c'est réactif, c'est actif, ce sont des jeux de forces qui se font et qui nous conduisent à penser ce qu'on pense et à être ce qu'on est. Palante découvre son corps avec une difformité, on appelle ça de l'acromégalie, qui est une maladie génétiquement guérissable aujourd'hui, mais qui ne l'était pas à l'époque, et qui fait s'allonger les extrémités, toutes les extrémités cartilagineuses et osseuses et immédiatement, au regard d'autrui, Palante est devenu un monstre. Adolescent, il est devenu un monstre. Plus tard, le cordonnier de Saint-Brieuc expose la paire de godasses de Palante parce qu'elle est monstrueuse et évidemment Palante est quelqu'un qui, pendant toute son existence, vit sous le signe de cette désignation. Il est alcoolique, il corrige les copies du bac dans un bordel, il boit du vin blanc en permanence, il est amateur de filles à matelots. C'est quelqu'un qui est myope et qui s'en va chasser quand même dans la campagne. Il a un talent extraordinaire pour l'échec. Il échoue à tout ce qu'il entreprend et il fait tout ce qu'il faut pour ça d'ailleurs. Il démarre une thèse qui est très anti-durkheimienne et il s'en vient demander à des directeurs de thèse durkheimiens de soutenir son travail et évidemment on lui refuse, à la Sorbonne. Il se présente aux élections municipales à Saint-Brieuc deux fois et deux fois il se prend une veste. Palante est vraiment sous le signe de l'échec. Et l'ensemble de son œuvre procède de cet échec, de cette physiologie et de cet échec, et il théorise son échec à partir de Nietzsche qu'on découvre alors en France avec les premières traductions de Nietzsche en français, au Mercure de France. Et il est le premier aussi à dire que Nietzsche peut être lu à gauche. On pense souvent que le nietzschéisme de droite est un pléonasme et qu'il n'y aurait que des nietzschéens de droite. En fait lui fait la lecture qui se pratique à l'époque chez Gystorw en Allemagne, mais aussi chez Jaurès en France et chez quelques autres, et qui fait la démonstration qu'on peut être de gauche, nietzschéen et qu'on peut retenir l'anti-christianisme, qu'on peut retenir l'anti-capitalisme, voire la critique de la société de consommation qui est faite chez Nietzsche, et Palante essaye de penser son corps, sa souffrance, sa physiologie à partir de Nietzsche et fait une théorie finalement simple, c'est le titre de sa thèse : il parles des antinomies entre l'individu et la société. Il dit en gros les individus sont toujours détruits par la société ; la société est toujours l'ennemie des individus. Donc il ne fait que des variations sur ce thème là, Palante, dans l'ensemble de son œuvre qui est brève : quelques recueils d'articles, une thèse mal fichue et deux ou trois articles pas recueillis du tout, ça fait l'œuvre de Palante. Mais il est extrêmement touchant en ce qu'il essaye d'être un autre que ce qu'il est. C'est peut-être ça qui fait le nietzschéisme : tendre vers un surhumain, c'est-à-dire un au-delà de soi-même, et Palante est touchant dans cet effort d'être un autre. Il essaye, il n'y parvient pas, mais nul n'est tenu de réussir, mais au moins d'essayer.

Jean LEBRUN : Obéir au moins de monde possible, ce qu'est tenté de faire Georges Palante. Ne pas rechercher la société, mais le contact amical, par exemple avec Louis Guilloux qu'on citait tout à l'heure et qui fut son élève et un moment son ami très proche. C'est donc un mode de recherche individuel. Il s'agit donc d'avancer seul ? C'est ça qui nous intéresse ? D'avancer seul, sans l'ombre de quelqu'un ?

Michel ONFRAY : Oui… Guilloux n'a jamais été l'élève de Palante. On le dit, mais il était surveillant dans le collège Anatole le Braz où Palante était prof. Oui, il a essayé d'avancer tout seul et être seul de son parti c'est le programme de Nietzsche, ça me semble être ça aussi le nietzschéisme, c'est-à-dire tâcher de construire son existence en individualité singulière, solaire et radieuse si possible, en considérant qu'on peut réussir son existence indépendamment de tout ce qui fait une existence réussie aux yeux du grand monde, c'est-à-dire les honneurs, l'argent, la richesse ou le pouvoir. C'est l'idée que l'on puisse construire son existence sur le mode antique. En fait Nietzsche n'a jamais fait que reprendre l'esprit de la philosophie antique, c'est-à-dire un philosophe, ce n'est pas quelqu'un qui écrit des livres, ce n'est pas quelqu'un qui élabore un système ou fabrique une vision du monde ; c'est d'abord quelqu'un qui met en perspective une théorie et une pratique, une pensée et une vie quotidienne. Il faut une aspiration à la vie philosophique et Palante a eu cette inspiration à la vie philosophique.

Jean LEBRUN : Donc, le travail philosophique, c'est ça la philosophie : les étais, les échafaudages, le chantier plus que l'œuvre ?

Michel ONFRAY : C'est ma conception, mais il y en a d'autres. D'autres considèrent que philosopher, c'est penser à partir d'une œuvre, c'est commenter, c'est disserter toute sa vie sur le concept de machin chez Bidule entre telle date et telle date. C'est aussi une façon de faire de la philosophie. D'autres essayent de faire de l'histoire de la philosophie. Enfin, il y en a de multiples et je ne serai pas exclusif. Celle que je préfère, c'est en effet celle dont Pierre Hadot dit qu'elle était partout présente dans l'antiquité grecque et romaine, c'est-à-dire une invitation à la conversion personnelle, c'est-à-dire à la pratique quotidienne. On n'est pas philosophe comme on est fonctionnaire. On n'est pas un fonctionnaire de la philosophie pour le coup quand on est philosophe : on l'est vingt-cinq heures sur vingt-quatre. C'est en permanence. Toutes les tensions doivent aller dans ce sens. Et cet esprit de la philosophie, il a disparu avec le christianisme et, plus précisément, avec les pères de l'Église. La philosophie est devenue une scolastique, une discussion, une dispute en fait, au sens premier du terme, sur du concept, sur du verbe ou sur des thèses, du pinaillage d'une certaine manière, et d'autres ont continué la tradition antique comme Montaigne, comme Nietzsche, comme Schopenhauer, et je trouve que cette philosophie là aurait intérêt à revoir le jour. Il y a des gens, comme le dernier Foucault, inspiré par Pierre Hadot lui-même, ont fait savoir que la philosophie aujourd'hui gagnerait aujourd'hui à proposer une morale post-chrétienne qui pourrait s'inspirer des morales préchrétiennes.

Jean LEBRUN : Donc, si on n'est pas sur le mode de la somme, ce n'est pas grave et on peut accepter la soustraction qu'est le ratage ?

Michel ONFRAY : Oui, le ratage, c'est une réussite d'une certaine manière. Nietzsche disait " même les plus forts ont leurs instants de faiblesse ", ou " ce qui ne me tue pas me fortifie, une phrase qu'on dit souvent et qu'on découvre souvent citée ça et là. Il y a une économie du négatif, une économie de la peine, de la douleur et de la souffrance, une économie de l'échec. Dans la fabrication d'une existence, ce sont parfois les échecs qui nous font mieux réussir un petit peu plus tard. Il n'y a pas une linéarité nécessaire. Il y a une espèce de dialectique un peu sauvage qui fait qu'au bout du compte on se retrouve être ce que l'on est. On n'échappe pas à ce devenir là. J'aime bien cette phrase de Pindare que Nietzsche reprend souvent : " deviens ce que tu es ". Et on en est tous là. Je crois qu'il y a un moment où il faut devenir ce que l'on est, c'est-à-dire prendre en considération nos origines, nos tropismes, nos mouvements, nos milieux sociaux, nos provenances, donc nos forces et nos faiblesses, faire un travail avec ça qui nous permette la connaissance de soi, et à partir d'une connaissance de soi, une fabrication de soi sur le mode de la sculpture de soi

Jean LEBRUN : Alors la sculpture de soi, c'est votre façon de vivre, Michel Onfray, mais vous avez par rapport à Palante beaucoup d'avantages. Par exemple, vous, vous êtes un rapide. Lui, c'était un lent. Vous, vous faites toujours l'apologie de la vitesse. Et alors, comment décrire les qualités de la lenteur que le malheureux Palante devait finir par apprécier puisqu'il les vivait quotidiennement. Il était lent en tout. Il avait du mal à marcher à cause des infirmités physiques que vous décrivez, mais il allait quand même sur les chemins et sur les grèves. Il était très lent pour écrire alors que vous produisez un ou deux livres par an, il était lent sexuellement…

Michel ONFRAY : Vous dites ça en me regardant ! C'est une question, une affirmation, une interrogation ?

Jean LEBRUN : Il était lent sexuellement, c'est ce que vous expliquez…

Michel ONFRAY : Comme moi, c'est ça ?

Jean LEBRUN : Mais non, j'ai justement dit que vous aviez toutes sortes de qualités que Palante n'avait pas. Qu'est-ce qu'il faisait de cette lenteur ? Vous arrivez à le concevoir, ça ?

Michel ONFRAY : Je crois qu'un bon philosophe, c'est quelqu'un qui finit par accepter ce qu'il est. Il y a une physiologie a priori qui fait qu'on est lent ou rapide. On n'a pas choisi sa lenteur, on n'a pas choisi sa rapidité. D'ailleurs, on choisit rien du tout. Si on avait le choix, on serait souvent autre que ce qu'on est. Enfin moi, ça va, je suis à peu près content de ce qui m'arrive, mais il y a plein de gens qui aimeraient pouvoir être écrivains, des gens qui aimeraient pouvoir être compositeurs et qui ne le sont pas. Si vraiment on avait le choix on choisirait autre chose que ce qu'on est. On n'a pas le choix, on est déterminé. En revanche, la leçon du nietzschéisme nous invite à faire avec ça, à aimer ce qui nous arrive, le fameux amor fati de Nietzsche, aime ce que tu es, aime ta lenteur, aime ta vitesse, ou aime ta complexion, d'une certaine manière. C'est une véritable invite philosophique et Palante découvre cette lenteur et il ne l'aime pas. Il parle de ça comme d'une espèce de batterie bien chargée ou mal chargée. Il dit on ne choisit pas, moi je suis une batterie mal chargée, dit Palante, et effectivement, tout est induit par cette lenteur : la pensée, le rapport à autrui, le rapport autres. Un prof qui n'est pas rapide en cours, c'est problématique avec ses élèves, et c'était le bordel dans les cours de Palante. J'ai eu accès, il y a très longtemps, lorsque j'ai préparé ce livre là, à Maurice Le Lannou et à André Le Gall qui étaient deux de ses anciens élèves, qui m'ont raconté comment ça se passait en cours et André Le Gall qui a été Inspecteur Général de l'Éducation Nationale m'a dit je vais faire quelque chose qu'on ne fait pas, je vais vous permettre d'accéder au dossier de l'Éducation Nationale de Palante. Outre que j'ai découvert qu'effectivement il y a un flicage digne de la police, ce sont les Renseignement Généraux l'Éducation nationale, j'ai découvert toutes les photocopies des pièces qui m'ont permis de savoir à quoi ressemblait un cours avec Palante. Donc les délations des profs, les commentaires de directeurs, les collègues qui se plaignent, les lettres de médecins ou Palante disant : je suis malade ce matin, j'ai pas pu venir… Et cette physiologie de lent, je l'ai vue à l'œuvre au quotidien, et je constate effectivement que c'est la grande douleur d'un Palante qui essaye de transcender cette douleur avec une écriture qui lui permettrait de se transformer en surhomme énergique, en pessimiste social ou en athée social qui trouverait une grandeur et une autonomie qu'il ne trouvera pas, jamais.

Jean LEBRUN : Mais la douleur, elle ne vient pas seulement de ce que l'on est, elle vient du regard des autres, et Palante, c'est quelqu'un qui finit par épouser la conception que les autres ont de lui : vous me considérez comme un monstre et bien oui, c'est vrai, je suis un monstre ; vous me considérez comme un raté, vous allez voir comment je rate.

Michel ONFRAY : Oui, pour ça, j'ai été assez influencé par la psychanalyse existentielle de Sartre qu'on a laissée un peu de côté, peut-être à cause même de Sartre qui n'est pas allé jusqu'au bout de cette intuition géniale comme il en a eues, mais le Flaubert est inachevé, le Mallarmé n'est même pas commencé, enfin bon, il y a des œuvres, comme ça, le petit chapitre de l'Être et le Néant qui est consacré à la psychanalyse existentielle, ce sont des choses essentielles pour essayer de voir comment un individu se fait, se fabrique, se constitue, à partir de quel type de projet originel. Le projet originel de Palante, effectivement, il procède d'une physiologie extrêmement impérieuse : il n'a pas le choix, il est ça et il essaye de faire avec. D'une certaine manière la vraie sagesse, elle est spinoziste, elle est stoïcienne, et elle consiste à admettre et à accepter ce que jamais Palante n'acceptera. Il passera sa vie à refuser cette évidence qu'il aurait mieux fait d'accepter, et il aurait trouvé en l'acceptant une espèce de sérénité qu'il n'a jamais eue. Donc il y a un masochisme absolu, et le regard d'autrui est effectivement constitutif de l'image qu'il a de lui-même. Il n'a pas réussi à se défaire de l'image d'autrui, mais après tout, on en est à peu près tous là. Personne n'est radicalement indifférent au regard d'autrui. Certains sont plus soucieux du regard d'autrui que d'autres. D'autres se construisent uniquement en fonction du regard d'autrui, puis certains sont capables de se construire indépendamment du regard d'autrui, et peut-être que le plus philosophe est celui qui est capable de faire au maximum l'économie du regard d'autrui dans la construction de soi.

Jean LEBRUN : Et en vieillissant il dépend en effet davantage encore chaque année du regard d'autrui, il est sensible à sa rupture avec Louis Guilloux, il est sensible à sa rupture avec un nietzschéen que vous aimez bien, Jules de Gaultier, qui l'avait introduit au Mercure de France, et, en 1925, il va finalement, dans la solitude, à Yffiniac, là où Jules Lequier s'était déjà noyé quasi volontairement se suicider.

[Suit un extrait de Cripure de Louis Guilloux. Scène du dernier repas entre Maya et Cripure]

Jean LEBRUN : Michel Onfray, nous parlerons de la politique après, du rapport de Palante aux différents types de socialismes, plus tard. Mais à propos de la vie de couple, inutile de dire que ce n'est pas comme ça que vous l'imaginez, parce que vous voulez bien couvrir votre compagne de tonnes de fleurs, mais vous ne voulez pas, comme ça, vous mettre les pieds sous la table le soir et demander où sont les surgelés ?

Michel ONFRAY : Écoutez, vous faites bien de me poser la question. Ça c'est une connerie qu'on m'a fait dire dans un journal et je n'ai jamais dit cette chose là. Effectivement, on m'a fait dire : je veux bien offrir des tonnes de fleurs à une femme, mais je ne veux pas manger des surgelés. Je crois que c'était à peu près le maximum de la capacité intellectuelle de la journaliste qui m'a questionné sur un livre qui s'appelle Théorie du Corps amoureux et qui est une relecture de toute la philosophie antique. Ça n'avait pas grand-chose à voir avec les surgelés dont elle m'affublait. J'en mange des surgelés, j'adore ça.

Jean LEBRUN : Mais alors, ce rapport entre Palante et Maya, entre le professeur et la veuve illettrée ?

Michel ONFRAY : Moi j'ai beaucoup de sympathie pour leur histoire à tous les deux. Je suis pour tous les couples qui sont extraordinaires, au sens étymologique, c'est-à-dire pour les gens qui fabriquent leur histoire et qui n'ont pas besoin de rentrer dans la logique habituelle de la paternité, de la maternité, de la cohabitation, de la fidélité, de la monogamie, enfin de toutes ces choses là qui, clé en main, font que l'on ressemble à tout le monde en ayant l'impression qu'on est distinct et différent. Moi j'aime bien ce que Michel Levis a fabriqué avec Zeth ou Sartre avec Beauvoir et quelques autres, et ce que fabriquent Palante et Maya, pourquoi pas, c'est très bien. Ils ont trouvé une espèce d'agencement tous les deux et, au quotidien, l'un a rendu possible la vie de l'autre…

Jean LEBRUN : Et le couple n'est pas stérile…

Michel ONFRAY : En quel sens vous voulez dire ? Ils n'ont pas eu d'enfant, ça c'est une qualité, plutôt. Ils ont fabriqué une vie commune, c'est quand même nettement mieux comme engendrement. Alors, quand Palante se suicide, il prépare son suicide parce que, comme lent qu'il était il met du temps à passer à l'acte - l'alcoolisme, c'est aussi le suicide des lents. Enfin, il met toutes les chances de son côté. A partir du moment où il a décidé qu'il allait se suicider, il épouse cette femme. Il s'en vient intercéder auprès du proviseur du Lycée pour que quelques faux papiers soient faits pour qu'elle puisse obtenir une demi pension, une demi retraite, et quand les choses sont assurées pour elle, et bien, il se tire une balle dans la tête devant la glace. J'ai de la sympathie, moi pour ce genre de…

Jean LEBRUN : Et parlons un petit peu de Palante et la politique. Ce n'était pas un bolchevique ?

Michel ONFRAY : Ah non, pas du tout !

Jean LEBRUN : Contrairement à ce que dit Louis Guilloux qui dit qu'il est tenté d'être un bolchevique. Il prenait dans tous les socialismes. C'était une merveilleuse époque ou le socialisme était tellement pluriel qu'on pouvait faire des emprunts et des transplantations.

Michel ONFRAY : Vous savez, Louis Guilloux a dit : Cripure, c'est moi. Un autre l'avait dit pour la Madame Bovary que nous savons, et il faut bien se garder de dire : Cripure et Palante c'est la même chose. Il y a deux ou trois choses, dans le roman, qui font la démonstration que Cripure c'est un mélange, c'est un collage, c'est aussi bien Lequier que Guilloux, c'est aussi bien Palante, mais un Palante décalé dans le temps, dans l'histoire ou la géographie. Palante n'a jamais été bolchevique, n'a jamais été fasciné par la révolution russe, et il a même été très précisément un grand voyant sur ce terrain là puisqu'il écrit très vite et très tôt que le socialisme bolchevique conduira vers les camps, vers la catastrophe et vers des choses monstrueuses. Ceci dit, en passant, Louis Guilloux se trouvera informé de la pensée de Palante, mais un autre, Jean Grenier, le sera et écrira l'Essai sur l'Orthodoxie dès 1937 et ce texte là qui, quarante ans avant les nouveaux philosophes, dit très précisément ce qu'on doit penser des pays de l'est. Et un autre, Albert Camus, qui est l'élève de Jean Grenier qui était donc son professeur. Il y a tout un lignage et Palante est cité dans une petite note de l'Homme Révolté. Donc je crois que la politique chez Palante c'est d'abord un art de résister aux masses, et donc aux fascismes, au pluriel, qu'ils soient de droite ou de gauche. C'est d'abord quelqu'un qui défend l'individu et l'individualité et…

Jean LEBRUN : Ça veut dire quoi ? Le socialisme habité par l'individu et débarrassé de l'égalitarisme ?

Michel ONFRAY : C'est ça, absolument. Il dit très précisément que le socialisme, c'est ce qui permettra de réaliser l'individu, chose qu'on ne dit plus. On a même mis un signe d'impossible équivalence entre le socialisme et l'individu. On a toujours pensé que le socialisme détruisait l'individu. Palante dit au contraire : non, pas du tout, le socialisme réalise l'individu. Et il y en a un autre, d'ailleurs, qui est célèbre à l'époque et qui le dit, qui est nietzschéen, et qui le pense : c'est Jean Jaurès, C'est ce que Dominique Strauss-Khan a oubliée.

Jean LEBRUN : C'est comme ça que vous êtes seul de votre parti, quoi ? A force de refus du succès de masse qui provoque le malentendu, on est seul politiquement de sont parti, c'est ça l'inconvénient de la position de Palante ?

Michel ONFRAY : Non, parce qu'on peut être un socialisme proudhonien aussi et lecteur de Proudhon. Et Proudhon est quelqu'un qui parle de mutualité, de fédération, d'association, et le contrat permet l'association des individus. C'est moi qui tire un peu du côté de Proudhon, mais Palante essaye d'en faire une démonstration concrète, avec un socialisme municipal pour Saint-Brieuc, par exemple. C'est sa proposition politique, qui ne s'est pas faite parce qu'à l'époque on est déjà dans des logiques de partis, dans des logiques partisanes et de négation des individus. Il y avait là quelques belles intuitions, et c'était une façon de lire ou de relire une tradition socialiste qu'on a oubliée, celle d'Allemane, celle de Jules Guesde, et quelques autres, voire de Sorel qu'on a pas mal laissé de côté, et de Proudhon également.

Jean LEBRUN : C'est bien le socialisme municipal parce que c'est un pouvoir qui reste modeste et qui est tout le temps surveillé.

Michel ONFRAY : Et puis, c'était le socialisme de 1848.

On ne dira pas quelles sont, probablement au moment de l'affaire Dreyfus, les positions de Palante sur les races, parce qu'il est un peu dépendant de conceptions souvent dominantes à son époque…

(…)